lundi 14 juillet 2014

NIFFF 2014



La semaine passée, du vendredi 4 au samedi 12 juillet dernier, avait lieu à Neuchâtel la nouvelle édition du « Neuchâtel International Fantastic Film Festival », autrement dit le NIFFF pour les plus impatients.  Déjà 14 ans que cela dure. Mixant habilement de belles rencontres avec ses stars et créateurs et en ménageant toujours de sacrées (re)découvertes en salles obscures ; tout ceci a façonné l’attente d’un public spécifique et gourmand qui, année après année, se retrouve dans cette petite ville charmante et sympathique pour y célébrer l’amour du cinéma, particulièrement celui du fantastique et des productions asiatiques, deux pôles forts d’un 7ème Art qui pourtant sont passablement dénigrés par les exploitants des salles de cinémas en Suisse. C’est donc forcément avec une attente fébrile que le spectateur amateur de ce style de longs-métrages s’impatiente pour faire le plein d’œuvres destinées à rassasier ses envies de fantasticophiles qu’il ne verra que bien trop rarement comblées dans les nombreuses salles du pays le restant de l’année…

Comme à chaque fois, le NIFFF nous réserve une copieuse programmation, construite en plusieurs catégories qui permettent aux cinéphiles/cinéphages/curieux de se payer une bonne tranche de films (et bien plus encore !) en choisissant à travers des productions cinématographiques récentes venues du monde entier concourant dans la « Compétition Internationale », « New Cinema From Asia », et les « Short Films ». Et puis il y a aussi les  « Ultra Movies », « Films Of The Third Kind », et les séances de rattrapages avec « Histoires du Genre » et autres « Cartes Blanches »; ces dernières composant une partie des petites rétrospectives qui parsèment une sélection toujours riche et intrigante. Et je n’ai pas encore mentionné d’autres particularités qui émergent avec surprise à travers le festival, comme les « Hommages », « Rencontres », « Masterclass », « Special Screenings » sans compter les événements mondains. Il y a de quoi être comblé et ce n’est pas peu de 9 jours pour se gaver à tout va et se satisfaire pleinement de tout ce qui est proposé.

Malgré tout le bien que l’on peut penser du festival, le NIFFF se décline de plus en plus en un festival multigenres qui développe des accointances surprenantes pour ne pas dire curieuses avec des comédies, des drames, des films d’action et autres polars qui prennent un peu trop leurs aises à travers une sélection qui perd avec les années de son aura initiale, à savoir le vrai cinéma fantastique, d’horreur, d’épouvante, d’anticipation… De tous ces mots savants qui sont censés faire les bonnes saveurs du festival. Avec ce melting-pot actuel, on peine parfois à vraiment saisir les affiliations que l’équipe des programmateurs du NIFFF trouve avec le genre qu’il est censé représenter et soutenir à travers cette manifestation !

Cette cuvée 2014, peut-être plus qu’une autre, démontre donc une ouverture cinématographique qui est plutôt extrême d’une certaine manière. Elle développe ainsi un gouffre assez désolant entre un film « fantastique » à tendance sociale/réaliste d’un côté tandis que de l’autre on retrouve les productions qui tachent, se complaisant avec excès dans le gore et l’humour navrant qui font la joie des festivaliers bourrés de fin de soirée.  Deux extrémités qui, apparemment, sont censées représenter le fan de base de ce genres de productions, entre l’intellectuel qui ne veut pas se salir les yeux en restant dans le réflectif/suggestif tandis que les fanas de productions sanguinolentes sont relégués parmi les fonds de catalogues sans aucune subtilité, aux résultats souvent bâclés et débiles, autant dans leurs formes que dans leurs fonds. Le cinéma fantastique ne se résume quand même pas à cela, n’est-ce pas ?



Selon sa programmation toute personnelle, un spectateur peut donc venir au NIFFF sans devoir se confronter à toutes images ou idées visuelles « déviantes » digne d’un festival fantastique et se concocter une suite garantie sans cauchemars de longs-métrages qui passent allégrement de la comédie sans danger à la bastonnade spectaculaire, du polar « hard boiled » aux « classiques incontournables» comme CASABLANCA ou encore UN HOMME POUR L’ETERNITE ; tout ceci sans devoir verser dans l’horreur/l’oppression de films ultra-violents et/ou horrifiques. On ratisse large et le NIFFF 2014 voit dépasser son quota de spectateurs sans pour autant qu’on ait rajouté ou supprimé le nombre de longs-métrages diffusés durant tout le festival. Et l’amateur du NIFFF des premières années, est-il toujours content et autant satisfait ? Pas sûr… « Le fantastique envahit tous les genres du cinéma… » me semble-t’il avoir entendu durant un discours d’ouverture d’une précédente édition du NIFFF. Est-ce pour autant que ce festival assez unique en Suisse doit bouffer à tous les râteliers ?

Une fois l’annonce du programme de cette année et de l’arrivée de ses invités prestigieux, il est évident que cette cuvée 2014 ne donne pas envie de grimper aux rideaux. Kevin Smith en « invité d’honneur » et  George R.R. Martin qui est un auteur qui ne parlera sans doute qu’aux fanatiques de la série GAME OF THRONES. En bon vieux nostalgique, je ravive le souvenir des visites de Ruggero Deodato, George A. Romero, Joe Dante, Eli Roth, Ray Harryhausen et puis aussi plein d’autres encore… 2014 n’a définitivement pas la même saveur ; sans compter de l’absence de gros événements mythiques comme des rétrospectives en 3D, le cinéma interactif de William Castle, la « Nuit Cannibale »… Une vague d’émotions intenses me submergent. Cela ne sera pas le cas cette fois-ci. Les séances de dédicaces et rencontres diverses, je n’y cours plus… On se concentrera exclusivement des choix de films en essayant, tant bien que mal, d’y dénicher ses propres pépites et, à de rares occasions, de séances de présentations exceptionnelles.


Et puisque j’évoque l’incontournable, cette année-là il fallait être présent aux très bons choix de la sélection « Histoires du Genre » avec ses quatre projections rarissimes d’œuvres taïwanaises qui reviennent sur une période sombre – entre 1979 et 1983 – où le paysage cinématographique du pays est chamboulé par une vague de longs-métrages décapants, judicieux mélange de réalisme social et de pure exploitation. Spectacles subversifs et politiques, et forcément censurés par le gouvernement. Bobines détruites ou perdues, films oubliés… C’était l’occasion de découvertes chocs, entre un documentaire – TAIWAN BLACK MOVIES – qui en fait l’historique et 3 autres films qui rappellent le meilleur du genre dans un esprit très « Grindhouse ». Génial WOMAN REVENGER!

Dans cette même sélection, on retiendra aussi l’autre documentaire immanquable au titre très accrocheur : THE GO-GO BOYS de Hillia Medalia. Celui sur l’histoire de la Cannon, célèbre firme des nababs frangins israéliens Golan et Globus. Les deux têtes pensantes ayant découverts et produits des artistes tels que Jean-Claude Vandamme, Chuck Norris et Michael Dudikoff sur la scène internationale, s’imposant face aux géants d’Hollywood et conquérant tout sur leur passage avant l’inévitable et implacable chute qui les ruina, perdant pratiquement tout ce qu’ils avaient bâti pour leur seul intérêt commun : le public ! Une histoire fascinante comme seule l’Amérique peut le permettre…


Autre gros évènement du NIFFF, la diffusion sur grand écran du P’TIT QUINQUIN de Bruno Dumont, série en 4 épisodes réalisé pour la TV où l’on suit une enquête policière loufoque dans le Nord de la France. Brillamment écrite, incroyablement drôle, mise en scène dans un Cinémascope d’une splendeur totale et porté par des comédiens non professionnels réellement étonnants, c’est très certainement la meilleure découverte du festival. Tout ceci n’étant bien entendu pas réellement « fantastique », cela n’en était pas moins un grand moment de pur cinéma.  
Ce qui me permet de placer dans cette catégorie également quelques autres œuvres très recommandables comme l’expérience proposé par Fabrice Du Welz avec le bien nommé ALLELUIA qui se vit comme un véritable choc cinématographique. Un de ces films coup de poing qui ne laissera personne indifférent. Dans un autre registre, j’ai un petit faible pour ces beaux films scandinaves un peu troubles comme le BLIND de Eskil Vogt où l’on s’égare avec délectation dans les méandres surréalistes des fantasmes et des peurs d’une jeune femme aveugle.  Egalement prenant mais aussi plus violent, un gros film de blacks avec INUMBER NUMBER de Donovan Marsh. De l’action qui scotche, construit avec très peu de moyens mais avec des idées et de bonnes grosses baloches. Voilà qui est autrement plus efficace que le très vain, ennuyant et qui se la pète grave THE RAID 2. Une bien pénible séance qui s’étire sur plus de 150 minutes où surnage à peine quelques séquences d’actions ultra brutales qui permettent à ses spectateurs adorateurs de clamer haut et fort qui s’agit là du « Greatest Action Film Ever »! L’enthousiasme laisse quand même passablement circonspect face à ce genre de cinéma qui est encore loin d’offrir l’image d’une icône telle que Bruce Lee qui reste, et restera probablement toujours, la référence ultime en terme de combats.    








Bon, le NIFFF c’est aussi (un peu) du fantastique pur et dur, de l’horreur viscéral, des expériences traumatisantes… Ca ne rigole pas. Enfin, ce fut malheureusement le cas lors de la diffusion de UNDER THE SKIN de Jonathan Glazer avec une Scarlett Johansson vampirisante venue d’une autre galaxie. On ne diffuse pas un film de SF expérimental face aux spectateurs du samedi soir venu davantage s’amuser que de s’éclater la tête devant une œuvre difficile d’accès pour un public davantage sevré aux délires gores qu’aux lenteurs contemplatives d’un cinéma digne de Tarkovski. Ce n’était donc pas la séance à suivre si vous vouliez découvrir cette merveille au cinéma dans des conditions optimales.

Le gros choc du festival, c’est avant tout IT FOLLOWS de David Robert Mitchell.  Une expérience envoûtante et terrifiante comme on en découvre trop peu et qui prend toute sa dimension sur un écran de très grande taille, comme celui du Temple du Bas à Neuchâtel où les spectateurs ont pu assister à une grande séance de flippe qui a fait tout son effet à tel point que lorsque le moment fut venu de primer les meilleurs films de cette édition, celui-ci est reparti avec pas moins de 2 récompenses. Parmi les consécrations, il est impossible de ne pas citer WHAT WE DO IN THE SHADOWS de Jemaine Clement & Taika Waititi et son « mockumentary » sur une bande de vampires vivant en colocation en Nouvelle Zélande qui à totalement conquis le cœur du public du NIFFF avec son humour dévastateur. C’était hilarant de bout en bout ! Tout simplement génialissime !!


Pour une fois, 2014 m’aura permis d’avoir davantage de coups de cœur parmi les différentes propositions cinématographiques venues d’Asie que partout ailleurs. C’est d’ailleurs grâce à une petite poignée de ces films que j’y ai fait les découvertes les plus réjouissantes du festival. Il faut signaler la diffusion de MONSTERZ qui marque le retour sur le devant de la scène de Hideo Nakata, le fameux réalisateur de RING. Si son nouveau film n’est pas une totale réussite, il possède néanmoins de nombreuses qualités assez réjouissantes qui devraient plaire aux amateurs d’histoires étranges où l’émotion et les personnages ne sont pas uniquement sacrifié sur l’autel du gore et du spectaculaire.
Par contre, franche réussite avec PUZZLE de Eisuke Naitô, une variation surprenante du film de collège japonais où une bande de tueurs masqués de soleil (!) s’acharne sur leurs victimes potentielles dans un jeu sadique qui rappelle la saga SAW mais avec davantage  d’originalité et surtout un gros délire de cinématographie expérimentale qui le rapproche parfois davantage d’une performance scénique contemporaine que du cinéma horrifique traditionnel. Sans doute plus accessible mais tout de même très axé vers les délires des productions « Hentaï », GIRL’S BLOOD (Aka X Pink) de Koichi Sakamoto est un rêve mouillé parfait où un groupe de filles en mode « cosplay » s’adonne à une sorte de FIGHT CLUB nippon où ça se castagne dur entre de nombreuses réjouissances lesbiennes, sans oublier les scènes de douches explicites, arrosages divers, t-shirts mouillés et autres qui ponctuent une intrigue colorée de roman-photo. Sentimental et totalement déluré, ce fut l’une des plus plaisantes surprises du festival.  Il me faut également citer le gros blockbuster tout droit débarqué des Philippines – KUNG-FU DIVAS de Onat Diaz – qui est un autre objet filmique « non identifiable » de cinéma totalement fou et décomplexé, sorte de films d’action comique bien barré dans le milieu des concours de beauté qui part totalement en vrille pour déboucher sur un spectacle qui t’explose les rétines comme jamais ! Une proposition de cinéma bien particulière qui ne sera pas aux goûts de tout le monde ! Et sans doute le record absolu de petites culottes dévoilées à l’écran. Des milliers ! Des milliers ! Pffffiout !... (private joke inside !).









Je ne m’attarderais pas trop sur les nombreux ratages de festival, notamment les projections à 1 heure du mat’ avec les « Ultra Movies » qui n’avaient rien de jouissif au-delà de l’aspect complètement foutraque de ces séances encore « meilleures » qu’une soirée télé devant la Coupe du Monde. Avec bières qui giclent, public en furie qui gueulent, hurlent, gémissent, rigolent et applaudissent à tout rompre dans une ambiance digne d’un stade de foot plutôt que des séances ronflantes comme on en trouve parfois en Cinémathèque. Si les films n’étaient pas bons, la majorité des festivaliers s’en seront au moins bien amusés.

Festivalier gonflé à bloc, présent du matin au soir, même jusqu’au bout de la nuit… Si je n’aurais pas spécialement beaucoup dormi sur l’ensemble de ce NIFFF 2014 et que j’aurais en revanche passablement enfreint certaines règles de bonne nutrition par manque de temps (c’est grave, docteur ?), ces 9 jours auront fait l’effet de bombe de joie et de bonne humeur permanente. A retrouver ses copains de festival, c’est un peu comme une seconde famille. Trivial mais vrai. De celle qu’on s’y sent bien et dont la finalité est un peu triste dès le moment où l’on se sépare. Le bilan est plutôt bon, même si plane toujours l’amer sensation d’avoir été quelque peu floué par la représentation du « fantastique » dans un festival qui gagne de l’ampleur à chaque nouvelle édition et se doit peut-être d’être le plus large possible en matière de cinéma de genre. J’espère, pour l’avenir, que le NIFFF gardera toujours son esprit bon enfant, ne sacrifiant jamais la possibilité de transformer un genre souvent dénigré – particulièrement en Suisse, c’est bien dommage de se le rappeler ! – et qu’il partagera toujours cet amour du cinéma « bis », aussi bien dans la « respectabilité » d’un cinéma autant intellectuel, réflectif, suggestif, mais aussi gore, original, émouvant, délirant, incroyablement créatif. Pour les œuvres d’hier et d’aujourd’hui, celles de demain et de la prochaine génération. Perpétuons le NIFFF, c’est avant tout fantastique. Dans tous les sens possibles et imaginables !


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Une polémique occultée sur l'un des films primés cette année durant le NIFFF 2014? Une réflexion de Patrick Bertholet, que je remercie chaleureusement pour la rédaction de ce texte.


YASMINE de Siti Kamaluddin & Chan Man Ching (2014)

Le premier film produit et réalisé au Bruneï depuis les années 60 a suscité un enthousiasme tant publique que critique lors du NIFFF 2014. Si bien qu'il y a obtenu le trophée du "Meilleur Film Asiatique". L'aimable comédie classique sur trois préadolescents remportant un tournoi scolaire d'arts martiaux pose, cependant, quelques questions gênantes quant à notre perception occidentale et notre désintérêt pour les contre-évolutions sociopolitiques du monde moderne et cela malgré la masse d'informations dont nous disposons sur la grande toile que constitue Internet. Que nous raconte le film ? Une petite bourgeoise est obligée, pour des raisons financières, de quitter son collège huppé (jupette et soquettes) pour l'école publique et islamisée. Elle prend le voile, obligatoire, et se lie d'amitié avec deux autres rejetés. Grâce à la pratique de l'art martial local et par l'aide de sa préceptrice coranique; imposée par son père, celle-ci va s'avérer plus sympathique que prévu; elle va finalement réussir à s'intégrer et s'affirmer. Naturellement, tout cela finira bien pendant le tournoi final où Yasmine aura renoncé à toutes velléités de révolte.



Imaginons le tollé général chez nos "bobos" cinéphiles si un film américain ou européen nous avait raconté l'ascension morale d'une jeune fille grâce à un collège catholique ou évangélique. Sans remonter aux sympathiques "comédies de jeunes filles" germaniques du pré-nazisme à fortes connotations propagandistes, si on aime le cinéma il faut savoir rester vigilant et réflectif ! Quand on sait que le Bruneï a récemment rétabli la "charî'a", que l'on y coupe des mains et des oreilles en public et que les communautés chrétiennes et boudhistes y sont menacées, la vision de ces aimables petites fille enfoulardisées et politiquement correctes ne peut que poser des questions! Il ne s'agit pas dans cet article de mettre en cause l'islam ou toutes autres religions, mais ce film prépare et adoucit le basculement d'une culture plutôt tolérante dans d'inquiétants prémices à l'aide d'un cinéma populaire...

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