vendredi 19 octobre 2012

LUFF 2012 : Séances du jeudi



Mercredi soir, le spectateur intrigué se retrouvait encore un peu comme sur un terrain inconnu. Perdu dans un couloir mystérieux, bien éloigné de la base centrale du LUFF, sans oxygène, ni commandant, ni co-équipier. On se laissait dériver à la découverte d’un monde inconnu, effrayant, à peine compréhensible. Ce n’est qu’à partir du second jour que l’on commence à décrypter les caractéristiques particulières de ce nouveau voyage au sein de l’underground. Les nombreuses thématiques du festival démarrant vraiment au sein même de la Cinémathèque, que ce soit dans les locaux remis à neuf du Cinématographe ou alors dans l’auditorium Paderewski, gigantesque salle absolument parfaite pour une immersion totale dans cet étrange univers.

C’est ainsi depuis sa création, la programmation du LUFF ne débute qu’en fin d’après-midi, nous laissant ainsi tout loisir de se remettre de notre précédente exploration, en particulier pour le noctambule qui aura survécu aux délirantes soirées dans les bas-fonds de la manifestation. Dès 16h00, à l’aube de cette nouvelle journée, les plus cinéphiles d’entre nous se regroupent donc au passage où se recoupent tous les événements du moment, tel un fascinant monstre tentaculaire éclatant nos envies entre diverses propositions filmiques alléchantes se mélangeant entre rétrospectives, documentaires, longs-métrages; courts ou longs. Il va falloir faire face à des choix difficiles..


Rien de mieux pour bien débuter ce second jour de festival qu’une nouvelle sélection de « Carte Blanche ». Surtout quand celle-ci est proposée par le réalisateur John Waters qui, dans le cadre du festival, se voit l’opportunité de nous présenter quelques-unes de ses propres références cinématographiques. Après le documentaire ZOO de Robinson Devor (2007) et son histoire d’amour zoophile, cette deuxième proposition nous embarque dans une histoire de possession bien funky avec ABBY de William Girdler (1974).


Il s’agit là d’une œuvre assez spéciale, sorte de variation afro-américaine de L’EXORCISTE de William Friedkin sortit l’année précédente mais cette fois-ci avec une distribution entièrement noire. De la « blaxploitation » opportuniste en plein boom fantastique qui, après BLACULA de William Crain (1972) et BLACKENSTEIN de William A. Levey (1973), a offert à son public ce BLAXORCIST auquel le studio Warner Bros a fait un procès - qu’il a d’ailleurs perdu - poursuivant ses auteurs pour plagiat. Mais cela n’a pas empêché le film d’obtenir à l’époque un joli succès malgré une diffusion forcément réduite.



Aujourd’hui, le film reste malheureusement méconnu en dehors de groupuscules de fans qui vénèrent ce film « maudit » dont il ne semble exister plus qu’une seule copie 16mm jalousement gardée par son propriétaire qui n’a pas voulu la prêter au LUFF de peur de la voir disparaître à jamais dans un éventuel crash d’avion! Du coup, la diffusion d’ABBY à la Cinémathèque suisse se fera via une édition « bootleg » en DVD tirée de cette même copie. La projection souffre d’une image incroyablement abîmée digne d’une VHS catastrophique. Des conditions désastreuses qui renforcent le caractère assez unique de l’œuvre, totalement underground! Et enfin la possibilité de voir sur grand écran cette invraisemblable histoire d’une conseillère matrimoniale transformée en insatiable nymphomane par le démon africain qui la possède!



Bien loin de n’être qu’une pâle copie de L’EXORCISTE, ABBY est un film assez savoureux où Carol Speed interprète une jeune femme pieuse et évangéliste qui écume les lieux de perdition pour s’envoyer en l’air avec leur clientèle avant d’être exorcisée en pleine discothèque par William Marshall, le fameux Dracula noir de l’histoire du cinéma. Un spectacle démentiel fait d’insultes, de bave, d’images subliminales et de gros rires démoniaques! Une rareté particulièrement jouissive!

On commence gentiment à s’entasser en masse devant le Cinématographe, la salle de projection qui vient dernièrement de s’offrir un heureux lifting et qui siège au sous-sol de la Cinémathèque. Maintenant, il n’est pas loin de 18 heures et l’on se retrouve très vite mélangé à une foule hétéroclite qui se presse pour découvrir le premier film de la Compétition Internationale de cette nouvelle édition du LUFF. Parmi les gens, on repère assez rapidement le jury de cette sélection présidé par le réalisateur Richard Stanley qui se mêle aux spectateurs, grand bonhomme au chapeau à plume terminant rapidement une grosse bière. Il discute avec ses compagnons de festival dont notamment le jeune Aleksandr Vartanov venu spécialement de Russie pour nous présenter BULLET COLLECTOR (Sobiratel Pul).


Entièrement financé à hauteur de 65’000 euros par son auteur et un ami co-producteur, ce premier long-métrage totalement indépendant a mis pas loin de 5 ans à se construire, bien loin de toute aide de son pays. Une histoire qui se présente comme un parcours initiatique sous la forme d’une longue descente aux enfers pour un adolescent de 14 ans qui se trouve complètement impuissant face aux événements qui se succèdent autour de lui et s’invente une réalité qui lui permet de tout affronter avec courage et noblesse.

Du propre aveu de son réalisateur, BULLET COLLECTOR se regarde comme une expérience fantasmée, un univers formellement sublimé par un magnifique noir/blanc, entre rêverie poétique et dure réalité d’un foyer de correction. Ce long-métrage lent et un peu long est avant tout une belle lettre d’amour au cinéma de la Nouvelle Vague française, notamment LES 400 COUPS de François Truffaut (1959) pour lequel le metteur en scène moscovite voue une très grande admiration. On pense également au cinéma de Tarkovskiy… Des références fortes dont l’œuvre tire une identité propre. Avec peu de moyens et des jeunes comédiens admirables qu‘il a dirigé simplement, laissant le naturel envahir leurs propres personnages, il nous convie à sa vision du passage difficile à l’âge adulte avec ce film poignant bien ancré dans une réalité cruelle et dure comme le fer. Un film fort, aux images souvent marquantes. Une sacrée découverte!




Comme dans tout bon festival qui se respecte, le LUFF convie son public à découvrir un cinéma qui peine à trouver son chemin dans le circuit traditionnel des salles obscures. On se retrouve ainsi confronté à des œuvres parfois incroyables qui seraient probablement invisibles sans ce genre de manifestation. En bonus et dès que cela est possible, l’organisation du festival arrange des rencontres avec les créateurs de ces films. Ce qui a parfois des conséquences sur l’horaire très serré de la programmation qui n’autorise que rarement de longues pauses entre les séances. Aux cinéphiles acharnés à en découvrir le plus possible est de faire l’impasse sur des repas équilibrés et réguliers; quand ceux-ci ne sont pas carrément occultés au profit de la découverte cinématographique. C’est bien ce qui est sur le point de se passer ce soir-là où la pause cigarette/bière semble bien être l’unique instant temporel où l’on s’autorise autre chose que de fixer un écran de cinéma. Un petit quart d’heure d’échange entre amis de l’underground avant de replonger pour la séance suivante. Après deux heures d’immersion remuante en provenance de Russie, la suite nous replonge dans la « trash attitude » façon John Waters avec la diffusion de l’une de ces œuvres de jeunesse, FEMALE TROUBLE!






Rien de plus revigorant que de (re)découvrir un film de John Waters sur grand écran. Près de quatre décennies après le choc qu’a dû être la vision au cinéma de FEMALE TROUBLE, ce long-métrage a toujours l’efficacité d’une bombe atomique dans le paysage cinématographique actuel. D’autant plus encore aujourd’hui qu’à l’époque de sa sortie car son sujet est d’autant plus actuel avec son propos sur la recherche de popularité et la reconnaissance au travers de la beauté et de la mode. Avec Divine comme ambassadrice de sa démarche artistique, Waters décrit la vie mouvementée d’un personnage féminin sensationnel : allant de l’ado caractérielle à la mère de famille haineuse jusqu‘à une icône populaire surréaliste… Et c’est d’une drôlerie irrésistible avec une galerie jubilatoire de personnages absolument épouvantables. Il grossit le trait de la caricature de la manière la plus démente et outrageante possible. Personne n’est épargné et cela fait un bien fou de voir un spectacle aussi hallucinant qui n’a pas pris une seule ride et reste d’une incroyable causticité.



Le cinéma de Waters atteint ici des sommets avec la présence de son égérie et se permet des extravagances visuelles comme le cinéma en a rarement connu. D’ailleurs, c’est dans FEMALE TROUBLE que l’on a l’occasion de voir Divine « déguisé » en homme venu violer notre héroïne, à savoir Divine elle-même, mettant ainsi au monde la petite fille la plus insupportablement géniale de l’Histoire du 7ème Art, incarné par l’inoubliable Mink Stole! Avec PINK FLAMINGOS, cela reste probablement la meilleure œuvre de son auteur. Un chef-d’œuvre incontournable!



Sortir d’une séance de cinéma pareil, ça vous file une terrible banane! Un surplus d’énergie parfait et pleinement profitable pour apprécier cette fin de soirée qui n’a pas fini d’offrir des surprises au public du LUFF. Car, dans un peu moins d’une petite demi-heure, débutera dans la plus grande salle des lieux la projection du film de Richard Stanley : HARDWARE! Une œuvre atypique pour un réalisateur qui ne l’est pas moins. Venu à Lausanne en tant que président du jury de cette onzième édition du Lausanne Underground Film & Music Festival, Stanley et sa dégaine de vieil indien crasseux est à l’honneur avec une rétrospective complète de toute son œuvre. Celle-ci est d’ailleurs assez réduite. Il y a une poignée de documentaires privilégiant les sciences occultes et deux longs-métrages qui ont obtenu un statut particulier auprès des fanatiques de films « différents ». L’artiste marginal est d’ailleurs présent sur la grande scène, disponible pour une présentation pleine d’anecdotes en préambule qu’il reviendra développer en fin de séance.




Pour le moment, c’est surtout l’occasion rêvée de voir dans des conditions idéales ce fabuleux HARDWARE qui se présente comme une sorte de huis-clos cyberpunk hardcore totalement incroyable; une bande rock’n’roll injectée de couleurs agressives et bien dosé à l’ultra violence d’une efficacité redoutable. En achetant chez un ferrailleur la tête d'un vieux cyborg pour l'offrir à sa petite amie sculptrice, Moses Baxter, dit "Mo", ne se doute pas de ce qu'il va déclencher. Ce vieux robot, un Mark 13 équipé d'armes sophistiquées, avait été conçu et programmé pour régler radicalement le problème de surpopulation. Même en plusieurs morceaux, le robot semble toujours décidé à remplir sa mission...

Petit budget mais qui n’en limite pas les portées visuelles, HARDWARE c’est de la science-fiction bien méchante où se débat une jeune femme aux prises avec un robot vicieux bien décidé à lui faire la peau. Cette oppressante odyssée intimiste pleine de couleurs infernales, de larmes, de cris et un véritable petit bijou. Le film possède d’indéniables qualités plastiques, arrivant avec peu de moyens à créer un univers futuriste délabré très convaincant. L’intensité des séquences d’action révèle un véritable art du montage qui donne une énergie fantastique aux violentes interventions d’un robot qui se présente comme un prédateur indestructible. La bande son très travaillée, envoûtante à souhait, de même que la présence au générique de célébrités alternatives comme le chanteur de Motörhead ou encore Iggy Pop en animateur radio, donnent une saveur très particulière à un long-métrage plutôt unique en son genre, qui n’a rien perdu de son impact après une sortie discrète au début des années quatre-vingt dix. Aujourd’hui, il se savoure comme un classique oublié que le LUFF exhume pour notre plus grand plaisir!


A peine remis du choc HARDWARE qui semble avoir foutu K.O. la plupart des spectateurs présents dans la salle, Richard Stanley se retrouve face à un public timide mais intrigué par l’humble artiste. Ce dernier finira par bien disserter sur son long-métrage, évoquant le script d’une suite qui a tout d‘un projet extrêmement excitant mais visiblement entravé par des problèmes de studios, de ses déboires avec ceux-ci, de ses souvenirs de tournage, de ses relations avec le milieu musical qui lui ont permit de faire des reconnexions assez fantastiques sur cette première œuvre… Passionnant.


Encore une fois, à minuit passée, les basses vrombissantes provenant de la salle des fêtes dénotent que la soirée est encore loin d’être arrivée à son terme. Pour ce qui est de la scène cinématographique, les spectateurs s’éclipsent tranquillement des lieux environnants la Cinémathèque suisse. La douce tranquillité nocturne sera encore bien malmenée jusqu’au petit matin, privilège pour le client du LUFF qui va s’envoyer une belle dose d’acoustique underground durant les prochaines heures où le commun des mortels sera probablement endormi depuis un bon moment.

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