jeudi 21 octobre 2010

LUFF 2010 / Day 1


Aujourd’hui, le ciel est couvert et les nuages sont sombres… Le temps est clairement à la pluie. En ce mercredi 20 octobre 2010, date de l’ouverture de la neuvième édition du Lausanne Underground Film & Music Festival, même le climat se met à la page en nous faisant ressentir que quelque chose se passe dans l’air. L’organisation du LUFF se met toujours en place, de petits décors particuliers s’affichent maintenant dans les couloirs de la Cinémathèque suisse. On entasse de vieux écrans de télévisions qui sont déposés un peu partout, comme autant de caméras de surveillance qui diffusent les propres images de spectateurs déambulant dans ce Temple de l’Underground improvisé. Il va y avoir du spectacle dès le début de la soirée… Mais avant cela, il serait peut-être bien d’acheter ses billets. Prix à l’unité ou pour la journée, voire carrément (soyons fou!) un « Festival Pass » pour l’ensemble de la manifestation. Qu’est-ce donc que CHF 120.- pour l’entier du LUFF? Avec ses nombreuses projections, ses concerts, ses expositions… Sur 5 jours, il y a largement de quoi s’occuper jusqu’au bout de la nuit. Et pourtant, l’underground ne commence qu’à partir d’une certaine heure… Il faut gentiment attendre que la lumière du jour se tamise, que l’obscurité révèle toutes les choses que l’œil humain ne pourrait pas voir en temps normal.

Muni de mon petit bracelet noir en tissu et plastique, ce petit bijou menotté à ma personne va m’accompagner durant mes escapades cinématographiques pour la semaine. Il est bientôt 18h00 et c’est enfin le temps de me plonger dans les bas-fonds culturels pour une soirée qui s’annonce très spéciale. Au Zinéma, petit complexe de deux salles d’à peine 20 sièges, c’est un peu comme si on allait assister à un spectacle dans une petite cave bien glauque. A côté du bar bien fournit en alcools divers, trône un grand couloir bétonné et décoré de grandes lampes jaunes fixées à l’envers depuis le plafond. C’est là où l’audience n’hésitera pas à entamer une séduisante valse avec plusieurs partenaires entre deux projections.


Ce soir, alors que la majeure partie du public du LUFF se retrouve dans la grande salle Paderewski au Casino de Montbenon pour la cérémonie d’ouverture et la projection du dernier film de Jan Svankmajer intitulé SURVIVING LIFE (Prezit Svuj Zivot), quelques cinéphiles aventureux font déjà le grand plongeon dans un underground un peu plus extrême. La soirée au Zinéma est placée sous l’emprise nauséeuse de l’œuvre de l’allemand Jörg Buttgereit. Toute une série de ces films les plus connus ont ainsi l’honneur d’être projetés ici. Une très belle opportunité de (re)découvrir NEKROMANTIK, NEKROMANTIK 2 et SCHRAMM - diffusion en DVD pour LE ROI DES MORTS (Der Todesking) - en 16mm sur la façade blanche d’un mur. Et comme le réalisateur berlinois fait partie du Jury du LUFF en ce qui concerne la Compétition de longs-métrages, Buttgereit est Ô Joie! déjà en présence de son public pour les premières diffusions de ces œuvres qui hanteront sans nul doute ces petites caves sombres pour le reste de la semaine.


Après s’être fait prendre en photo avec l’audience de ses films, le géant blond nous présente son premier long-métrage : NEKROMANTIK. Détendu et rigolard, sans aucun doute inspiré par le look particulier de la salle « Norbert Kreutz » (16 places), le réalisateur s’amuse avec les ombres projetées contre le mur alors que le projectionniste essaie temps bien que mal de préparer le début de la séance. Armé d’une petite bière, Buttgereit distille à son public de nombreuses informations sur ce film tourné sans moyens avec ses potes durant les weekends et qui reste encore aujourd’hui, vingt-trois ans après sa sortie, toujours aussi puissant. Une fois la mise en bouche effectuée, voici enfin le moment de savourer le long-métrage. La diffusion d’un support 16mm n’étant pas très aisée, la bobine cassera avant même le générique d’ouverture tandis que la bande sonore s’avère être de très faible qualité. Il faudra bien tendre l’oreille pour distinguer les rares dialogues du film. Heureusement, la jolie musique répétitive qui accompagne les ébats nécrophiles du couple à l’écran couvrira davantage les grincements des sièges ou encore les conversations hors-propos qui émanent de la cabine de projection. Cette fois-ci, le LUFF a bien commencé, son atmosphère déroutante et si particulière, les paramètres techniques approximatifs des projections ajoutant une touche supplémentaire au plaisir d’être ici.



Rob fait un job de rêve. Les cadavres qu’il faut débarrasser de la chaussée suite aux accidents de la route, c’est lui qui s’en charge. Une aubaine pour ce collectionneur de morceaux humains qui n’a qu’à se baisser pour récupérer une oreille, une main ou un pied, avant de les loger délicatement dans une jarre de formol qui trônera gaiement sur une étagère de son petit nid d’amour qu’il partage avec sa douce Betty. Un jour, il décide de la combler de bonheur et lui ramène un cadavre entier… mais pas très frais… Dans un élan de romantisme morbide, les tourtereaux entament un triolisme macabre. Mais bientôt, Betty affiche sa préférence…

Incroyable film que ce NEKROMANTIK. De le redécouvrir en salle lui donne une aura encore plus sulfureuse qu’en VHS, le grain de l’image géante ajoutant encore plus au sentiment nauséeux qui assaille le spectateur. Buttgereit possède un sujet unique et le traite de manière réfléchie, ne cherchant pas à choquer gratuitement. En parlant de nécrophilie, le réalisateur se prend d’affection pour ses personnages et raconte avant tout une histoire d’amour perturbée par la mort. Avec une bonne dose d’humour noir, NEKROMANTIK est finalement un film plein de tendresse. L’aspect technique du long-métrage est assez pauvre, le rapprochant de bobines amateurs. Ce qui a pour effet de lui donner une certaine immédiateté d’autant plus touchante. Et au réalisateur d’afficher son style par des scènes d’amour à nulle autre pareille, dégoûtantes et poétiques à la fois. Les effets spéciaux, bien que rudimentaires, sont toujours aussi impressionnants à voir et donne un cachet très morbide au long-métrage. En pénétrant l’intimité de ce couple étrange qui se baigne dans le sang, gobe les yeux des morts et accroche un cadavre entier au mur de leur chambre à coucher, NEKROMANTIK nous ouvre les portes du monde des nécrophiles. Ces êtres pour qui l’amour de la vie passe après l’au-delà. Remarquable à plus d’un titre, beau et en même temps vomitif, le long-métrage de Jörg Buttgereit est absolument inoubliable.

En décidant de passer ma soirée à regarder les films dérangeants de ce cinéaste allemand très spécial, je me confronte forcément à son public. La petitesse des salles du Zinéma servant de lieu de rencontre alternative. Mais qui donc prend plaisir à voir ces histoires? Majoritairement, il s’agit d’un public masculin dans la trentaine, la plupart étant sûrement des spectateurs ayant déjà une certaine connaissance de ce qu’il vont voir à l’écran. Si NEKROMANTIK s’avère être davantage axé pour les hommes, sa suite directe attire une audience plus contrastée. Eh oui, il y a de valeureuses jeunes femmes qui osent venir voir l’innommable… Et quel plaisir de croiser des amies comme Alia et Sybille venues faire les curieuses le temps d’un long-métrage.

La diffusion de NEKROMANTIK 2, cette fois-ci dans la salle « Thierry Jobin » (20 sièges), sera nettement plus agréable si je puis dire. Techniquement, c’est toujours aussi compliqué de débuter une projection en 16mm, impliquant une rupture plus ou moins longue lorsqu’il faut effectuer le changement des bobines. Mais quel bonheur intense de pouvoir déguster ces films avec une telle qualité visuelle… forcément issue d’un autre monde. Définitivement, le format de pellicule assure à ces longs-métrages une texture qui convient parfaitement au romantisme très spécial qui se dégage des images.



Une jeune femme déterre le corps de Rob, héros du premier volet, et le ramène chez elle pour lui faire l’amour. Mais son état de putréfaction est tel qu’il l’empêche de se satisfaire. Puis elle rencontre Mark, un gentil doubleur de films pornos. Grâce à lui, sa vie semble prendre un tournant vers des mœurs plus traditionnelles. Si leur idylle prend des airs de bluette à la Barbara Cartland, Mark ne peut s’empêcher de souligner le penchant dominateur et quelque peu étrange de sa nouvelle petite amie…


NEKROMANTIK 2 repart où la fin du précédent long-métrage nous avait laissé : dans un cimetière, sur une tombe que l’on s’apprête à profaner… Le style du réalisateur s’affirme encore plus ici, davantage maîtrisé avec quelques beaux mouvement de caméra. Avec très peu de dialogues, il suit l’histoire d’amour entre une jeune femme avec un cadavre et s’attache à plein de petits détails qui donne un certain lyrisme à cette affection morbide. A lieu de jouer la surenchère dans cette suite, Jörg Buttgereit offre un point de vue féminin à la nécrophilie. C’est surtout l’occasion de découvrir la comédienne Monika M. dans un rôle où la jeune allemande se dévoile complètement dans des scènes assez difficiles. La grande partie du long-métrage ne joue d’ailleurs pas spécialement sur les effets chocs mais plutôt sur une relation volontairement guimauve entre les deux personnages principaux. Il injecte aussi une bonne dose d’humour (toujours très noir) avec le doubleur de films X. Par contre, la découpe du cadavre de Rob dans la baignoire est absolument terrifiante à voir et on a droit aussi à une séquence dégueulasse incluant une otarie. Le réalisateur garde le meilleur pour son final, absolument atroce et toujours pourvu de ce second degré désarçonnant qui n’appartient qu’à lui. Pervers et sanglant mais toujours aussi romantique. L’Amour selon Jörg Buttgereit.

Après avoir passé le cap des deux longs-métrages érotiques pour nécrophiles, il reste très peu de temps avant de passer au dernier film de la soirée. Les petits retards accumulés entre les projections ne laissant pas énormément de liberté pour discuter des films… J’ai juste le temps de faire la bise aux copines qui s’en vont (dormir, ou encore se détendre ailleurs) pour ensuite me réinstaller dans une salle passablement vide - le quota des 20 fauteuils n’étant de loin pas atteint - et découvrir une œuvre inédite de Buttgereit dont je ne connaissais que le titre : SCHRAMM!

Lothar Schramm, chauffeur de taxi de profession, est un être asocial, frustré, agoraphobe, paranoïaque et psychopathe. Un joli cocktail de névroses à faire tourner la tête de n’importe quel psychiatre et qui se manifeste chez notre patient par une tourmente de l’esprit, du corps et de la chair. La vie de Lothar est rythmée par la fréquence de ses actes meurtriers qu’il commet de préférence à domicile. Meurtre, nettoyage du parquet, peinture des murs maculés de sang, fantasme sur la voisine prostituée, meurtre, nettoyage du parquet… Une routine macabre et désolante à peine perturbée par les hallucinations cauchemardesques de son esprit malade.



Avec ce film datant de 1993 et qui reste sa dernière oeuvre de fiction en date, Buttgereit nous immerge dans les limbes du film de serial killer, un peu à la manière d’un John McNaughton avec son HENRY : PORTRAIT D’UN TUEUR EN SERIE (Henry : Portrait Of A A Serial Killer) mais en terme d’immersion c’est ici une autre paire de manche… Car SCHRAMM est sans doute son film le plus abouti. Techniquement, le réalisateur est bien loin des essais très amateurs sur les NEKROMANTIK. Ici, sa caméra est virtuose et propose une mise en scène pleine d’innovations techniques alliées à une photographie et un art du montage très soignés. Au niveau de la distribution, si on y retrouve la jolie Monika M. dans le rôle d’une pute, on retiendra spécialement l’excellent Florian Koerner en tout point crédible dans le rôle de Schramm. Plongée sensorielle dans l’univers d’un tueur, le film de Buttgereit est visuellement très léché et possède une bande sonore très angoissante qui en accentue le côté « cauchemar éveillé » . Son long-métrage pue le sale et la mort. C’est absolument superbe de bout en bout, probablement l’un des films les plus captivants sur le sujet, le réalisateur réussissant à immerger de bout en bout le spectateur dans le monde d’un esprit dérangé. Le traumatisme n’est pas loin. Le film, lui, reste un chef-d’œuvre dans son genre. Incontournable!

Voilà. Les projections des films de Jörg Buttgereit c’est fini pour moi. La programmation du LUFF étant trop riche, je vais devoir passer mon tour pour voir LE ROI DES MORTS, n’arrivant pas à le caser dans mon horaire déjà bien chargé. Tant pis. Il y a tant à voir… La première nuit du festival débutant à peine, il est presque minuit lorsque je quitte le quartier du Zinéma pour me diriger tranquillement vers les alentours de la Cinémathèque. Car le LUFF c’est aussi tout un festival de musiques bien bizarres qui franchissent de nombreux seuils, spécialement mentaux et corporels avec des concerts complètement fous. Cinq d’entre eux constituaient la « Parataxis & Interference Night » qui débuta déjà à partir de 22 heures pour se terminer jusqu’aux premières lueurs du jour suivant. Arrivant au beau milieu d’une performance déjà bien établie, j’essaie de pénétrer l’univers de THE SONS OF GOD (The Guds Söner), duo scandinave de vieux monsieurs qui forme un « spectacle de danse » absurde autour d’une table. Le public est figé devant la petite scène, le son assourdissant nous décoiffe… Bienvenue dans l’univers musical du LUFF. Particulier et définitivement pas pour tout le monde mais suffisamment intriguant pour me donner envie d’y rester une petite demie-heure. Car le spectacle se trouvant autant du côté des artistes que du public que je comparerais à une rencontre dans une usine à mannequins de cire. Etrange sensation que celle-ci, alors que l’ambiance sonore joue avec nos perceptions physiques. Il s’agit d’un autre monde, complété par des créatures de la nuit, tantôt ravissantes, renversantes ou effrayantes. Le LUFF regroupe une entité à multiples facettes qui rend d’autant plus fascinante une manifestation qui ne ressemble à aucune autre. C’est sous le charme, de je ne sais qui ou quoi ou comment, que je me rentre à pied dans le froid qui me gèle le visage. Le LUFF a commencé, je suis content. J’en veux encore…


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